Extrait du site Ipapy Blog

Voici un extrait du livre de Matthieu Ricard qui nous donne à réfléchir…
“Dans un chapitre de son inspirant ouvrage intitulé “La Bonté humaine”, le psychologue Jacques Lecomte a fait un travail de synthèse qui montre clairement que lors de catastrophes la solidarité l’emporte sur l’égoïsme, la discipline sur le pillage, et le calme sur la panique. Pourtant, on nous donne souvent à croire que c’est l’inverse qui se produit. Jacques Lecomte décrit le cas emblématique de l’ouragan Katrina qui, en août 2005, ravagea La Nouvelle-Orléans et les côtes de la Louisiane, en provoquant la rupture des digues du Mississippi. Ce fut l’une des catastrophes naturelles les plus dévastatrices de l’histoire des Etats-Unis :
A ce drame vient rapidement s’en rajouter un autre. Car, dès les premiers jours qui suivent cet événement, les médias rendent compte de comportements humains effrayants. Ainsi, le 31 août, un reporter de CNN déclare qu’il y a eu des tirs d’armes à feu et du pillage, et que “La Nouvelle-Orléans ressemble plus à une zone de guerre qu’à une métropole américaine moderne”.
La situation semble si alarmante que Ray Nagin, maire de La Nouvelle-Orléans, ordonne à 1500 policiers d’interrompre leur mission de sauvetage pour consacrer tous leurs efforts à faire cesser les pillages. Les médias parlent de femmes violées, de meurtres, les policiers eux-mêmes auraient été la cible de tireurs. Le gouverneur de la Louisiane, Kathleen Blanco, déclare alors: ” Nous restaurerons la loi et l’ordre. Ce qui me met le plus en colère est que des catastrophes comme celle-ci révèlent souvent ce qu’il y a de pire en l’homme. Je ne tolérerai pas ce genre de comportement.” Elle envoie des troupes de la Garde Nationale à La Nouvelle Orléans, avec l’autorisation de tirer sur les truands, en précisant : ” Ces troupes reviennent juste d’Irak, sont bien entraînées, ont l’expérience du champ de bataille et sont sous mes ordres pour rétablir l’ordre dans les rues (…) Ces troupes savent tirer et tuer, elles sont plus que désireuses de le faire si nécessaire, et je m’attends à ce qu’elles le fassent” Cette vision apocalyptique de La Nouvelle-Orléans est diffusée dans le monde entier et le déploiement de forces militaires destinées à rétablir l’ordre dépasse 72000 hommes. Tout cela semble confirmer la croyance selon laquelle, commente Lecomte, “laissé sans contrôle de l’Etat, l’être humain retournerait à ses penchants naturels les plus vils et meurtriers, sans aucune sensibilité à la souffrance d’autrui. A un détail près : ces effroyables descriptions sont totalement fausses. Les conséquences de cette falsification des faits ont été dramatiques.”
En effet, cette hystérie de nouvelles alarmistes a réussi à persuader les secours qu’ils étaient face à une meute de malfaiteurs déchaînés, les empêchant ainsi d’arriver à temps et d’agir efficacement. Que s’est-il donc passé? Les journalistes ont rendu compte de la situation à partir de rumeurs de seconde main. Une fois la frénésie médiatique passée, ils ont fait leur auto-critique. Ainsi, un mois après le passage de l’ouragan, le Los Angeles Times reconnaissait que : “Les viols, la violence et l’estimation du nombre des morts étaient faux.” Le New York Times cite Edward Compass, chef de la police de La Nouvelle-Orléans, qui avait déclaré que des voyous avaient pris le contrôle de la ville et que des viols (notamment d’enfants) et des agressions avaient eu lieu. Il a admis que ses déclarations antérieures étaient fausses: ” Nous n’avons d’information officielle sur aucun meurtre, ni sur aucun viol ou agression sexuelle. (…) Un premier constat est que la réponse globale des habitants de La Nouvelle-Orléans ne correspondait en rien à l’image générale de chaos et de violence décrite par les médias.”
En réalité, des centaines de groupes d’entraide se sont spontanément formés. L’un d’entre eux, qui s’était surnommé les “Robins des bois pilleurs”, était constitué de onze amis, bientôt rejoints par des habitants de leur quartier ouvrier. Après avoir conduit leur famille en lieu sûr, ils sont revenus sur place malgré le danger pour participer au sauvetage des habitants.
Pendant deux semaines, ils ont réquisitionné des bateaux et cherché de la nourriture, de l’eau et des vêtements dans des maisons abandonnées. Ils s’étaient imposé le respect de quelques règles, telles que le fait de ne pas porter d’armes. Ce groupe a collaboré avec la police locale et la Garde Nationale, qui leur ont confié des survivants à faire sortir de la zone dangereuse.
Finalement, “bien que quelques actes de délinquance aient eu lieu, la très grand majorité des activités spontanées ont été de nature altruiste”. Selon un agent du maintien de l’ordre: ” La plupart des gens se sont vraiment, vraiment, vraiment aidés les uns les autres, et ils n’ont rien demandés en retour.”
Selon les investigations du Centre de recherches sur les catastrophes la décision de militariser la zone a également eu pour conséquences d’augmenter le nombre de victimes. Certaines personnes ont refusé de quitter leur logement en raison des informations selon lesquelles la ville était infestée de pilleurs, et les secouristes ont eu peur d’approcher des zones sinistrées. Ainsi, en se focalisant sur la lutte contre une violence imaginaire, “les responsables officiels ont échoué à tire pleinement avantage de la bonne volonté et de l’esprit altruiste des habitants et des ressources de la communauté. (…) En affectant au maintien de l’ordre ceux qui participaient au sauvetage, les responsables ont placé la loi et l’ordre avant la vie des victimes de l’ouragan”.
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